Homélie du 1er novembre 2020 - Père Christian Alexandre

Tous saints (Matthieu 5, 1-12)

« Heureux…heureux…heureux », c'est le refrain de cet Évangile. Sommes-nous heureux ? Il n'y a pas si longtemps, à la question : « ça va ? », on répondait automatiquement : « ça va ». Aujourd’hui, la réponse est plutôt : « oh à peu près, cela dépend des jours, ça pourrait aller mieux, au vu des circonstances… ». Or Jésus nous invite à être heureux tout de suite. Le pape François de son côté parle en effet de la joie de l'Évangile, de la joie de l'amour. Quant au poète Jacques Prévert, il disait : « il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple… » Peut-être que nous, chrétiens, devrions-nous donner l'exemple du bonheur, même si nous sommes en recherche, en marche vers le Seigneur, loin d’être arrivés.

Les saints, eux, sont arrivés, ils ont dépassé l'épreuve de la vie, ils sont maintenant avec Dieu dans la plénitude de l'amour les uns avec les autres. Nous restons, quant à nous, dans l’entre-deux. Nous sommes persuadés que Jésus a raison : pour être heureux, il faut être pauvre de cœur, doux, compatissant, pleurer avec ceux qui pleurent, avoir faim et soif de justice, avoir le cœur pur, être miséricordieux… c'est la loi du chrétien. Nous croyons qu’il n’y a pas de vrai bonheur dans cette vie en dehors de ces choix et pourtant, nous n'y arrivons qu’à peine, nous hésitons à croire en un bonheur ici-bas et sommes tentés de nous résigner en nous contentant de plaisirs faciles ou en espérant des lendemains meilleurs dans une autre vie.

D'ailleurs le texte hésite entre le présent et le futur comme pour nous dire que nous sommes à la fois en attente et déjà dans la joie du Royaume. Ce dernier n'est pas réservé à quelques saints, il n’attend pas non plus que nous soyons morts: nous avons à le vivre immédiatement. Mais nous ne sommes pas pleinement arrivés en ce Royaume, nous en vivons imparfaitement, d’où l’emploi à la fois du futur et du présent. Si nous aspirons à la plénitude, l’attendons-nous vraiment ? Aspirons-nous de toutes nos forces à la joie de nous retrouver avec Dieu et avec tous ceux qui nous ont précédés ? Parce que c’est cela, l’espérance de la Toussaint : être pleinement dans l'amour quand nous parviendrons au terme de notre vie où alternent les galères et les moments de joie.

Et lorsque nous disons dans le « je crois en Dieu » : « Je crois en la communion des saints », comprenons-nous cette formule ? Parler de la communion des saints, c'est dire, bien sûr, que tous ceux qui nous ont précédés sont là-haut, dans la joie, dans la paix, dans l'amour avec Dieu. Mais c’est affirmer en même temps qu’ils restent avec nous, en communion avec nous, comme des ponts entre Dieu et nous. Ils nous soutiennent au jour le jour.

À Madagascar, comme dans d’autres pays où existe la religion des ancêtres, les défunts restent proches des vivants. On ne mange pas sans mettre quelques grains de riz au sol à leur intention, on n’ouvre pas une bouteille sans verser quelques gouttes par terre pour eux. Les morts font peur parfois, mais ils sont proches de nous, ils nous soutiennent et ils nous aiment. Comment vivre quelque chose de semblable sans nostalgie, dans l’espérance ?

Nous en faisons l’expérience quand nous venons de perdre quelqu'un : il nous semble qu’il reste présent, nous sentons la proximité persistante de ceux qui sont morts. Et puis, au fil du temps, des années, ce sentiment s'estompe… La croyance en la communion des saints réactive cette sensation en profondeur ou bien, si ce n’est plus de l’ordre du ressenti, nous conforte dans la foi que nous restons en communion avec ceux qui nous ont précédés : nos parents, nos amis, nos proches, les saints que nous vénérons sont là avec nous pour nous soutenir.

La lettre de Saint-Jean 3, 1-3 qui a précédé nous éclaire sur notre situation actuelle, tiraillés que nous sommes. Elle affirme que nous sommes appelés enfants de Dieu et que nous le sommes, nous sommes vraiment enfants de Dieu mais elle dit juste après que ce que nous serons ne paraît pas encore clairement. Nous sommes entre les deux : le fait d’être déjà enfants de Dieu, d’en être heureux, de le goûter pleinement dès aujourd’hui devient une clé de lecture qui nous permet, à travers nos épreuves, de reconnaître que, si nous avons du chemin à parcourir, le but n’est pas hors de portée… Nous avons une large marge de progression mais l’amour de Dieu s’offre à nous dès maintenant.

Nous sommes enfants de Dieu… ce n'est pas encore très clair pour nous. Parfois même, nous hésitons. Mais en relisant les Béatitudes, essayons de nous dire que c'est dès maintenant que nous avons à les vivre, pas plus tard, sans attendre la vieillesse ou la mort, tout de suite, dans la joie et la paix.